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Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque-là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski.
A mesure que nous devenons de plus en plus dépendants d’Internet, nous commençons à penser sur les mêmes modèles de fonctionnement. A mesure que nous nous servons des ordinateurs comme intermédiaires de compréhension du monde, je crains que notre propre intelligence ne devienne artificielle.
Je choisis parfois un livre parcequ'il dure tout un voyage. La première fois que j'ai pris La Route Bleue dans mes mains, c'était dans le train qui m'emportait à Colmar, moi le petit lieutenant mal dégrossit. Oui, soixante douze kilos pour un mètre soixante dix-huit à l'époque ! Ce souvenir allait rester moins famélique. A vingt-trois ans, on a forcément des envies irrépressibles de Labrador. Je parle de la région du Canada, et non pas du klébar. D'ailleurs je ne mange pas souvent chinois.
Bref, le Labrador ! Pour l'instant j'y suis allé au moins trois fois grâce à Kenneth White. Non pas qu'il m'y ai emporté dans ses bagages, mais parce que les pages de ce livre m'y ont porté. D'ailleurs, au bout de la cinquième page, je n'étais plus un lecteur lambda mais Kenneth White lui-même. C'est vous dire la force que ses écrits peuvent avoir sur le lecteur.
Sortir. Sortir de soi, comme le papillon de sa chrysalide :
Et merde ! On ne peut pas rester écossais toute sa vie. Il faut savoir sortir de son trou, se mêler au monde.
Oui, le Labrador. La voie vers le Labrador est encore plus attractive que le cheminement vers Dieu. Elle donne des horizons à un jeune adulte de vingt-trois ans :
Pendant longtemps, j'ai essayé de me débarrasser d'un gros livre, un des plus gros qui soient, qui m'écrasait, et de toute la confusion mentale qu'il a engendrée. Je voulais échapper à l'occupation du monde par Jéhovah et par quelques autres. C'est fait. Mais il faut aller plus loin. Aller au Labrador. Oui, c'est là que je boucle la boucle, que je reviens à mon point de départ, que j'avale ma naissance, que je développe tous les négatifs de mon adolescence et que je jette un sérieux coup d'oeil à mon Visage Originel.
Ce qu'il me faut avant tout en ce moment, c'est de l'espace, un grand espace de vie pour la méditation ultime.
Parce qu'il en a plein le dos des nations et des Etats, il faut appeler Kenneth : Ismaël, le nomade intellectuel.
Comme je l'ai souvent confié, je suis à peu près étanche au genre poétique. Mais avec Kenneth, je me permets de l'appeler Kenneth, c'est différent. Il me fait voyager avec et dans la poésie. Celle-ci n'est plus un simple exercice de style mais la synthèse et le support du ressenti. (Nota pour le lecteur : quand j'écris une phrase qui ne veut rien dire, la décence envers mon grand âge doit vous inviter à applaudir !) Bien sûr, mes petites phrases à moi n'ont pas le même poids que celles de Kenneth, elles sont plus ennuyeuses. D'ailleurs :
A quoi ressemble l'ennui ? A une immense table de billard sans joueurs.
Kenneth White nous donne son sentiment par petites touches. Il invente le pointillisme littéraire : faire passer ses idées sans rentrer dans les grandes théories. Transmettre le message sans nous blaser. Ainsi de Mai 68, tout est dit en quelques lignes :
L'édition des Voyages de Cartier que je possède est sortie à Paris en 1968. Coïncidence symbolique. Car beaucoup de ceux qui vivaient en France à ce moment-là souhaitaient la fin d'une culture et le commencement d'autre chose. Mais cette "autre chose" reste encore à inventer. Pour moi, un des aspects de cette transformation consistait à sortir de l'histoire pour rentrer dans la géographie. Aussi, je me mis à lire et à relire tous les vieux récits de voyages sur lesquels je pouvais mettre la main...
Je lève les yeux vers le ciel
Toutes ces mouettes
Qui ne cherchent même pas
Un endroit pour chier
Avec Kenneth, j'ai appris à écouter le monde plutôt qu'à essayer de le recouvrir d'une soi-disante modernité. J'éprouve parfois un malaise lorsque j'imagine un monde où il n'y aurait plus d'endroits pour s'abandonner. Les bétonneurs de la modernité n'ont-ils donc plus suffisamment de coeur pour laisser à la nature le soin de bâtir un esprit libre :
Chaque fois qu'un espace vide se présente quelque part dans notre civilisation, au lieu d'y voir une occasion d'approfondir notre sens de la vie, nous nous empressons de le remplir de bruits, de jouets et de "culture".
Ces apparitions [de la route bleue] ont lieu en général dans des périodes de détresse, quand je me sens dérouté. [...] Ces signes bleus me remettent sur le chemin profond.
Peut-on sortir maintenant de cette "longue nuit" ? C'est possible - si nous avons fait assez de travail dans un champ qui n'est ni du ressort de la "pensée", ni de celui de la "foi".
Le champ du grand travail.
Une sorte de Labrador.
[...]
Je sors saluer le matin et le monde.
Ainsi parle Kenneth White. Et je dédis cette note d'optimisme à tous ceux qui ont besoin de retrouver... La Route Bleue ! Une occasion aussi de vous présenter ce groupe Vox !

J'aime beaucoup cette vidéo et je tenais à vous la faire partager. Même si elle date de juin, elle ne perd pas de son actualité. Avec le chroniqueur Eric Naulleau et le libraire Emmanuel Delhomme, Grégoire Leménager revient sur certains thèmes qui me sont chers. On n'y apprend rien de plus sur le road movie que tourne Naulleau (et dont j'ai parlé ici) mais des réflexions intéressantes sur le livre et la télévision.
Entre Naulleau qui voit à la télé des livres partout et de la littérature nulle part, Delhomme qui compare le petit écran à un flot continuel de banalités, où la vitesse le dispute à l'inondation d'émissions, le téléspectateur doit développer un pouce surdimentionné pour activer la zapette ! Delhomme craint que les gens n'aient plus de livres dans leur vie, que les libraires finnissent par ne plus exister, comme naguère la sidérurgie française, étouffés par les non-livres : blogs, livres pré-fabriqués, e-book, etc...
Mais les invités rappellent que pour voir la littérature à la télévision, il faut avoir le courage d'oser. De citer l'adaptation de Maupassant et le théatre (même s'il est de boulevard) qui sont de véritables succès populaires.
Oser. C'est comme tout le reste ici bas.
Le SNE, la SGDL, le SLF et le SDLC ont mis en place une pétition demandant à ce que « le livre puisse bénéficier d’une exemption lui permettant de maintenir des délais de paiement adaptés à ses spécificités culturelles et économiques. »
Pour signer la pétition :
http://sne.fr/pages/informations/communiques/petition.html
Reste à savoir si ce dernier opus fera l'effet d'une bombe (Je sais, c'est mauvais mais je ne retire pas). L'intrigue me paraît tellement classique... Notre héros récurrent, l'agent sportif et ex-FBI Myron Bolitar (Bolitar, ce nom me fait hurler de rire, je ne sais pas pourquoi !)
passe du monde impitoyable du basket à celui encore plus impitoyable du
baseball. Il se remet difficilement de la perte de Brenda Slaughter,
dont il était amoureux dans sa dernière enquête (je vois qu'il n'y en a pas beaucoup qui suivent les aventures de Bolitar)
pour sauver d'une inculpation certaine son amie et associée Esperanza.
Bon vous imaginez la suite ? Non ? Il faut donc vous mâcher le travail
! Donc, avec son richissime ami Win, il va devoir aider Esperanza, qui
ne veut pas de son aide (et toc, quelle chieuse !) car elle est accusée d'avoir tué Clu Haid (mais où va-t-il chercher ces noms à la mors-moi le noeud ?!)
dans une bagarre lors de laquelle elle aurait laissé ses empreintes,
etc etc... Je vous l'ai dit, c'est du classique... mais du bon Coben !
Car les faits évoqués par Dan Brown sont remis en question aussi. Outre le fait que cette théorie du complot n'est pas nouvelle, elle repose sur les élucubrations d'un certain Pierre Plantard, un mythomane antisémite qui se prenait pour un descendant des rois mérovingiens. J'avais évoqué une bribe de cette idée dans la critique de A Tombeau ouvert de Kathy Reichs. Les fameux "parchemins" de la Bibliothèque nationale sont des feuillets dactylographiés par Plantard en 1960. De la même façon, le Prieuré de Sion a été fondé en 1956 par ce même Plantard. S'il fallait dénouer ce complot, on reprendrait les thèmes de ce monsieur pour en analyser les origines.
Mais le Da Vinci Code reste avant tout une enquête passionnante. Elle remet en question l'ignorance crasse que l'Eglise a de la place de la femme dans l'Eglise. Et je vais plus loin en affirmant cette négation séculaire de la féminité d'une part, et de la relation charnelle d'autre part. Ce n'est pas demain la veille que les prêtres catholiques auront l'autorisation de se marier !

Attention, il va y avoir du sang partout ! Le prochain roman de Grangé se déroule dans le milieu de la musique. Un chef d'orchestre d'origine chilienne est assassiné dans une église arménienne de Paris. Des enfants de coeur disparaissent et des meurtres sont commis selon un rituel plus que macabre : tympans perforés, bribes tirées du Miserere d'Allegri. Un tandem de choc est formé pour relever ce défi. Le policier à la retraite Kasdan, d'origine arménienne, et le flic toxico Volo d'origine russe. Vous voyez le truc ! Un cocktail de tortures extrêmes et d'expérimentations scientifiques ultimes. Du bon Grangé, autrement dit...
Un thriller de Kathy Reichs
Dans son livre Jesus Scroll, Donovan Joyce émet la théorie selon laquelle Jésus n’est pas mort sur la Croix. Il se serait marié et aurait eu des enfants. Plus tard, il aurait émigré dans le sud de la France (ou, autre hypothèse, à Glatonsbury en Angleterre). Lui emboîtant le pas, d’autres illuminés en ont déduit que les Mérovingiens descendraient de Jésus ! Toujours selon Joyce, Jésus serait mort à quatre-vingt ans en combattant les Romains à Massada.
C’est autour de cette théorie que se développe ce roman captivant.
En effet, si le squelette confié à l’anthropologue judiciaire Tempe Brennan se révélait être celui de Jésus, cela permettrait aux fondamentalistes whahabites de déstabiliser toute la chrétienté, puisque la religion chrétienne est fondée sur le postulat de la résurrection. Par ailleurs, le Vatican a intérêt à étouffer cette affaire car la découverte parallèle d’autres ossements, ceux de Jacques, frère de Jésus, remet en jeu le dogme de la virginité de Marie.
Seulement il y a un problème : tous ceux qui ont eu ce squelette entre leurs mains finissent leur vie de façon dramatique. Que ce soit Avram Ferris, un commerçant d’antiquités retrouvé assassiné, ou son ami le père abbé Morissonneau, mort d’une énigmatique crise cardiaque. Et puis, dans l’enquête de Brennan apparaît une autre difficulté : si le squelette est trop vieux pour être celui de Jésus mort sur la Croix, il est aussi trop jeune pour avoir guerroyé à Massada… L’aventure ne s’arrête pas là car, partie en Israël rendre le squelette à un organisme, Tempe va découvrir ce qui pourrait être le tombeau de toute la famille de Jésus…
Derrière cette histoire se cachent-ils des juifs orthodoxes, des chrétiens intégristes ou des islamistes radicaux ? Ou tout simplement la vengeance et la cupidité ? Un roman qui vous bouffe…jusqu’à la moelle !
C'est la question posée par Maxime Chattam dans ce thriller au titre évocateur : Les Arcanes du Chaos. Ce roman passionnant du début à la fin est la description d'un jeu planétaire dans lequel des clans familiaux (les Ombres) se jettent des défis. L'héroïne, Yæl, est leur instrument, leur pion. Sauf que parfois le jeu dérape, le Fou prend des latitudes inattendues !
Cependant, et même si j'ai vibré et souvent retenu ma respiration à lire les péripéties haletantes de Yæl et de son (faux) compagnon Thomas, manquant de se faire occire au détour de chaque châpitre, le personnage principal reste pour moi Kamel Nasir, celui qui lui vient en aide. C'est par son intermédiaire que l'auteur nous promène dans les méandres de l'Histoire : de l'influence des Illuminatis aux attentats du 11 Septembre, des Skull and Bones de Yale à l'assassinat de Kennedy. Chattam émaille le récit de passage du blog de Kamel Nasir pour montrer de quelle façon s'instaure à notre insu un Nouvel Ordre Mondial, sous l'égide des Etats-Unis, et plus particulièrement de son complexe militaro-industriel, dans lequel le clan Bush à des intérêts personnels. Et de fait, mettre la main sur le pétrole irakien devient un épiphénomène. Je cite un passage : En agissant ainsi, non seulement le gouvernement américain n'éradiquera pas les terroristes, mais au contraire, il va en créer bien d'autres, des nouveaux... qui permettront de maintenir la cohésion de la nation américaine derrière des valeurs ultraconservatrices, celles de l'extrême-droite qui dirige en réalité le pays [...].
Une œuvre surdosée en messages politiques, passionnante et qui se lit facilement à condition de s'intéresser aux problème géopolitiques qui animent notre planète et, bien entendu, je ne vais pas vous dévoiler la fin de l'histoire si je ne veux pas que les Ombres prennent le contrôle de mon ordinateur ! Sachez toutefois que cet ouvrage est le premier d'une trilogie avec Prédateurs et La Théorie Gaïa. Lire la critique qu'en fait Brice Depasse.